Samedi 18 juin 2011 6 18 /06 /Juin /2011 15:38

 

Editeur : L'année 1918 touche à sa fin. En Russie, plus que partout ailleurs, elle a été terrible. Des milliers de personnes se sont réfugiées à Kiev la magnifique où fronde la guerre civile, et où les bolcheviks - grâce aux autorités allemandes - n'ont pas encore droit de cité.
Chez les Tourbine, l'histoire et le temps sont abolis. On essaie de vivre comme avant. Mais on est prêt à se battre pour défendre la ville... Aussi, le 14 décembre, lorsque les troupes ukrainiennes déferlent sur Kiev, tous les hommes de la famille rejoignent leurs unités.
Mais comment lutter contre une armée formée dans l'ombre et dirigée par un être invisible, objet de mille rumeurs confuses, parodie d'Antéchrist ?

 

Mon avis : Boulgakov étant mon auteur préféré j'était plutôt enjoué à l'idée de m'attaquer à la garde blanche. Après lecture je dois dire que je ne peux pas formuler d'opinion tranchée sur ce roman. A certains égards (le ryhtme, l'intrigue) j'ai été légèrement déçu tandis que sur d'autres points (le style, les personnages, la poésie et l'ambiance du roman) on frôlait la perfection. Impossible donc de dégager un avis général.

 

La garde blanche contient des passages absolument parfaits : dont l'incipit reproduit ci-dessous ; ou encore, la scène hallucinante de course-poursuite entre des soldats pétliouristes et Alexis Tourbine ( pages 223 à 227 en Pocket) mais, globalement, le rythme de ce roman est plutôt lent. 

 

Personnellement, j'adore. Cela permet à Boulgakov de déployer tous ses talents de conteur et de poète, mais cette absence d'empressement peut être de nature à en rebuter certains.  Rappelons-nous toutefois que ce ne serait pas rendre justice à un roman écrit en 1925 que de le juger avec des critères contemporains.

 

Et cette lenteur est même nécessaire. Boulgakov mêle subtilement la grande Histoire ( Kiev prise dans la neige ainsi que dans une d'attente puis dans drôle de guerre) et la petite : celle des Tourbine,qui doivent survivre à ces temps terribles.

 

A la différence de Coeur de Chien ( mon texte favori de Boulgakov) qui brille surtout par son humour, ses personnages caricaturaux et son action, La Garde Blanche est un roman sachant parfaitement transcrire une ambiance de doute et de peur : mortifère et anxiogène d'une part mais poétique et belle par aillleurs. 

 

Ci-dessous un extrait, qui sera sans aucun doute beaucoup plus parlant que toutes mes critiques élogieuses! 

 

 

Extrait : les deux premières pages du roman : Grande et terrible fut cette année-là, mille neuf cent dix-huitième depuis la naissance du Christ, et seconde depuis le début de la Révolution. L'été regorgea de soleil, l'hiver fut enseveli sous la neige, et dans le ciel, à une hauteur insolite, étaient suspendues deux étoiles : l'étoile du berger- la Vénus vespérale - et la lueur rouge et vacillante de Mars.

Mais dans les années de paix comme dans les années de sang, les jours passent comme des flèches, et les jeunes Tourbine ne virent pas arriver, dans le gel rigoureux qui durcissait la terre, le blanc et chenu décembre. Ô notre père Noël, étincelant de neige et de bonheur ! Maman, radieuse reine, où es-tu?

Un an après que la fille, Hélène, eut épousé le capitaine Serge Ivanovitch Thalberg, et la semaine même où le fils aîné, Alexis Ivanovitch Tourbine, après de dures années de service, de campagnes et de misères, rentrait en Ukraine et retrouvait la Ville et le foyer familial, un cercueil blanc emportant le corps de la mère descendait la pente abrupte de la rue Saint-Alexis vers le Podol, jusqu'à la petite église du Bon-Saint Nicolas, qui est la rue de la Côte.

L'office des morts fut dit au mois de mai : le feuillage des cerisiers et des acacias masquait comme un épais rideau les fenêtres ogivales. Bredouillant de chagrin et de confusion, le père Alexandre étincelait de mille feux à la lumière dorée des cierges, tandis que le diacre, violet de figure et de cou et bardé d'or jusqu'à la pointe grinçante de ses bottes, marmonnait d'un air lugubre l'adieu liturgique à la mère qui quittait ses enfants.

Alexis, Hélène, Thalberg, ainsi qu'Aniouta, élevée chez les Tourbine, et Nikolka, abasourdi par la mort et dont la mèche rebelle pendait sur son sourcil droit, se tenaient debout aux pieds de la vieille icône brunie de l'évêque saint Nicolas. Les yeux bleus de Nikoloka, plantés aux bords d'un long nez d'oiseau, avaient un regard perdu, sans vie. De temps à autre, il les levait de l'iconostase, vers la voûte noyée d'ombre qui surplombait l'autel, où se dressait un vieillard morose et énigmatique qui semblait cligner de l'oeil - Dieu. Pourquoi ce malheur qui nous frappe? Pourquoi cette injustice? Quel besoin avait-il de nous enlever notre mère quand nous allions tous être réunis, quand tout commencait à aller mieux?

Mais Dieu s'envolait sans répondre dans le ciel noir et fissuré. Quant à Nikolka, il ne savait pas encore que tout ce qui arrive, est dans l'ordre des choses, et que tout est pour le mieux.

L'office achevé, on sortit sur les dalles sonores du parvis. Et, à travers l'énorme cité, on conduisit la mère jusqu'au cimetière où, depuis bien longtemps déjà, le père reposait sous une croix de marbre noir. Et la mère fut ensevelie. Hé oui...

 

 

 

Par Antoine G. - Publié dans : Littérature - Communauté : Mes livres préférés
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